lundi, 18 juin 2007

Commentaire: Voyelles (Rimbaud)

"Voyelles" est de loin le plus célèbre des poèmes de Rimbaud. Il est vrai que ce poème de Rimbaud partage avec les "Correspondances" de Baudelaire le privilège d'être l'un des textes le plus souvent soumis à la réflexion. Tous deux ont cherché à découvrir au-delà des apparences le sens profond du mystère universel. Rédigé dans les semaines qui suivent les "Lettres du voyant", recopié par Verlaine et reproduit dans ses Poètes maudits, le fameux sonnet se prête évidement à de nombreuses interrogations.
L'alpha et l'oméga
Le premier vers fixe les perceptions chromatiques des 5 voyelles
de l'alphabet français, A,E,I,O,U, énumérées ici dans le désordre avec inversion entre le U et le O. Le O final de la série lui fait évoquer l'oméga, la lettre ultime de l'alphabet grec. De la première lettre A (alpha), à la dernière O (Oméga) le système est complet, parfait. Les voyelles sont en majuscules, la construction parataxique (sans lien) avec le mot "voyelles", détaché comme une sorte d'incantation. La syntaxe du poème se compose de quatre distiques (groupe de vers, de même sens) dans l'ordre des voyelles réalisée par l'artifice de l'enjambement des golfes d'ombre. La dernière apostrophe, comme solennelle "- O l'Oméga rayon violet de Ses Yeux", isolée par le tiret, est le point d'orgue confirmant la vision du "voyant". Les tournures principales, qui contiennent les images associées aux lettres, sont nominales, en substantifs compréhensifs "corset", "golfes". On va toujours, d'un mouvement ascensionnel régulier, de la lettre au mot, puis du mot à la phrase qu'est le vers, puis au tissu de mots qu'est le poème. Ainsi est suggéré le pouvoir du Verbe poétique. Que le A soit noir ou bleu importe peu finalement ; on joue avec les lettres pour figurer les diversités. Le texte offre une lecture plurielle, les mots éveillent des images bien plus encore qu'ils n'en évoquent et c'est un monde nouveau que l'on veut mettre en mouvement. Les "naissances latentes" sont celles des poèmes à venir, en devenir dans les mots, images fulgurantes, "illuminations" verbales se succèdent dans un mouvement continu comme un prélude. Le poème constitué d'une seule phrase rebondit sur les lettres, sur les mots et contribue peu à peu à donner l'impression d'assister à sa genèse à travers les images qu'il éveille plus qu'il n'évoque.
Correspondances
Le premier système de structuration du monde, pour le poète est celui des mots, dont un des éléments, les voyelles en sont les quintessences. Mais un second système vient doubler le premier, celui des couleurs. Aux cinq voyelles Rimbaud fait correspondre cinq couleurs, selon un choix qu'il indiquera plus tard gratuit ou arbitraire. Il invente la couleur des voyelles sans logique. Certains ont souligné un ordre : d'abord le contraste "noir/blanc" puis les trois couleurs du spectre,"rouge/vert/bleu". Le dernier vers indique aussi le violet situé à l'extrémité du spectre. Le noir, qui commence la série se conçoit comme une origine, symbolise du néant, des ténèbres d'où va surgir la lumière, le blanc qui les contient toutes. Mais tout le problème de "Voyelles" n'est pas de savoir pourquoi A est noir plutôt que bleu, il est d'admettre que A est un objet avec lequel on peut jouer, un signe auquel on peut donner diverses interprétation dans une sorte d'alchimie du langage. Étonnante modernité que l'entreprise rimbaldienne qui tient à la volonté de considérer les lettres, les mots, comme de simples objets graphiques ou sonores qui ont un sens en soi mais qui peuvent en éveiller une multitude d'autres. Rimbaud cherche à créer avec son alphabet coloré, un verbe poétique accessible, une féconde polysémie (un mot qui éveille plusieurs sens).
Les étapes de l'alchimie rimbaldienne.
Pour Rimbaud la poésie n'est pas une simple démarche intellectuelle, mais elle est liée à la vie. Elle n'en est pas le reflet mais la force, le principe même. Le rôle du "Voyant" est donc d'impliquer son existence dans cette recherche, de s'infliger les "souffrances" nécessaires pour arriver à l'inconnu. Son entreprise commence avec le A d
es réalités obscures puis l'avancée vers l'innocence, la pureté incarnée par la lettre E, comme avance le "golfe" sur la terre ou sur le vers suivant. C'est l'étape de l'abri sous les "tentes. Puis c'est le I de l'éclosion finale, éclos "des lèvres". Une pause avec le U lui dévoile des paysages ou paissent des créatures hallucinatoires. Enfin pour achever le cycle, la délivrance du "clairon" qui décharge ses visions, ses éblouissements. Le poète a ainsi effleuré les "Anges" symbole de perfection, et sa poésie devient le "rayon" de "Ses Yeux". Alliant sonorités et couleurs, "Voyelles" incarne le vœu du "dégagement rêvé" des sens dans la recréation d'un monde. Ainsi réinvente-t-il un alphabet conjuguant les sens et qui poussera en avant la poésie.

Associations et synesthésies
"Voyelles" est le premier poème rimbaldien à mettre en avant l'association comme principe d'écriture. Chaque lettre éveille de multiples images, d'impressions visuelles, sonores, olfactives. Chaque voyelle est illustrée d'un ou plusieurs tableaux qui sont autant d'hallucinations, d'illuminations. Il y en a treize (comme les apôtres) dans une sorte de kaléidoscope mettant à contribution tous les sens. Il y a fusion des évocations de couleurs, d'odeurs, de sons, de mouvements, avec une préférence des formes et des sons. "A" prononcé est un cri d'horreur qui renvoie aux noirceurs, aux puanteurs mais la forme de la voyelle rappelle l'abdomen d'une mouche. Ces associations rimbaldiennes rappellent les fameuses "synesthésies" baudelairiennes, comparaisons de la fraîcheur des parfums à celle des chairs d'enfants, de la douceur des hautbois à celle du vert des prairies. Beaucoup ont cherché un sens, à ces étranges associations. "E" blanc, le féminin, l'innocence, la pureté est associée à "vapeur", "glacier", "ombelles", "I" rouge, de l'ivresse, de la folie, du sang rouge qui monte à la tête est associé à "sang", "rire", "ivresse", "U", vert des vallées par la forme est associé à "cycle", "paix", "animaux", "rides", et "O" bleu par analogie de son avec l'eau est associé à "clairon", "silence", "anges". Si on examine la forme de la voyelle, et si on peut trouver dans la majuscule A le dessin de la mouche, triangle formé par l'insecte, ailes repliées, il est bien difficile de découvrir une correspondance sonore entre la prononciation du "a" et la perception de la couleur "noir". Rien de très probant dans la démonstration. Par association d'idées on pourra trouver des analogies avec les "grands fronts studieux" et la forme en U des rides, creusées par la réflexion. On retrouve le même procédé de "sorcellerie évocatoire" chez Baudelaire dans la recherche de la vérité par le déchiffrement du mystère, la sublimation du plomb en or. Le dernier tercet est sur ce point révélateur. La forme du O peut symboliser le pavillon du "Clairon", qui doit annoncer le silence de la fin des temps, l'apocalypse, en "strideurs étranges". Les "silences" que Rimbaud prétendait écrire sont ceux du tiret, de l'indicible, de l'ineffable. L'extase de l'apostrophe O, peut symboliser la réussite de l'alchimie du "violet" fusion des "ivresses" du I rouge et des "strideurs" du O bleu. Il reste à s'interroger sur l'appartenance des yeux, magnifiés par les deux majuscules, sont-ils ceux de Rimbaud ?
Conclusion
On pourrait voir dans ce sonnet un simple exercice d'audition colorée, un truquage poétique sur des voyelles, ou même un canular. Le poème n'a pas fini de faire couler l'encre et c'était certainement le but. "Voyelles" est avant tout un poème d'éveil qui cherche à parler et à faire parler. L'exercice de style pourrait paraître ludique mais n'en est pas moins fécond car il témoigne de l'arbitraire de tout jeu associatif. "Voyelles" restera le texte le plus représentatif de ce dépassement rimbaldien, à la recherche de ses visions, de son voyage, de sa voyance. La touche finale de "Ses Yeux" qui s'arrête sur le violet, ultime couleur du spectre solaire fait de "Voyelles" le texte le plus moderne écrit par Rimbaud.

 

Source:  http://rimbaudexplique.free.fr/poemes/voyelles.html

jeudi, 14 juin 2007

Métamorphoses, citations

Par Louis

L'amour : "Soumis aux mêmes destins, leur amour est resté le même, leur fidélité conjugale n'a subit aucune atteinte" (Ceyx et Alcyone) ; "Est-il possible qu'on affronte un si grand péril pour conquérir une épouse ?" (Hippomène) ; "L'ardeur de ma passion funeste me retient." (Myrrha) ; "Elle est toujours résolue à mourir plutôt que de ne pas avoir celui qu'elle aime." (idem)

La métamorphose : "Faites de moi un autre être à qui sont interdit et la vie et la mort." (Myrrha) ; "Un châtiment qui tienne le milieu entre la mort et l'exil. Et ce châtiment, quel peut-il être sinon une métamorphose ?" (Les Propétides) ; "Enfin, les dieux, émus de compassion les changent en oiseaux tous les deux." (Ceyx et Alcyone)

L'art et la nature : "Tout ce qui en lui était de l'homme rappelait les chefs d'oeuvre de l'art." (Les Propétides et les Centaures) ; "Un corps de femme d'une telle beauté que la nature n'en peut créer de semblable." (Pygmalion)

Style, genre et organisation : "Silène permet, faveur agréable mais pernicieuse, de choisir..." (place du narrateur, Midas) ; "Elle commence ce récit souvent entrecoupé de baisers" (énus narratrice)

Les Dieux : "[Appolon] gémit et dit "moi, je te pleurerai toujours"" (Cyparissus) ; "[Chioné] subit les violentes approches du dieu" (Chioné)

Orphée et Pythagorisme : "Le divin poète de Thrace charmait par les oreilles le coeur des bêtes sauvages" (Orphée) ; "Il n'y a rien de stable dans l'univers ; tout passe, toutes les formes ne sont faites que pour aller et venir." (livre XV)

Critique générale : "On peut voir dans les Métamorphoses une épopée cosmogonique d'inspiration pythagorique, faisant de la métamorphose le principe du devoir universel." (René Martin) ; "Le sujet choisi par Ovide est l'illustration d'une philosophie de la fluidité universelle." (Marechaux)

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Diderot fait-il un anti-roman ?

Par Louis

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 Diderot dit plusieurs fois qu'il ne fait pas de roman, il se bat contre le genre romanesque qu'il juge improbable, ridicule. Il critique le genre : il est contre l'omniscience du narrateur qu'il juge invraisemblable, dans son roman, le narrateur n'est que le témoin des événements, il ne sait pas où vont les personnages, pourquoi... Diderot refuse les analyses psychologiques trop faciles que fournissent les romans, Diderot s'efface et veut laisser parler les faits. Diderot refuse aussi l'intrigue unique, qu'il juge trop réductrice de la réalité, au contraire, il veut multiplier les événements, entremêler les intrigues... Le genre romanesque est mis à mal, aussi, il n'y a dans le roman rien d'héroïque, l'intrigue est banale, et les personnages gardent leur réalisme...

 Mais, plus que du refus du roman, Diderot se moque du roman : il fait une parodie de roman d'aventure quand par exemple il imagine les coups de théâtre qui pourraient avoir lieu, s'il le voulait. Il en ridiculise les thèmes, par les brigands dans l'auberge, par les faux-prêtres, par Mandrin ou le duel que Diderot refuse d'exploiter plus avant, comme s'il n'en parlait que pour s'en moquer... Il parodie aussi le roman d'amour, par les récits de Jacques qui ne sont ni élevés ni sublimes, mais prosaïques, cette histoire se finit aussi sur l'hypothèse d'être cocu ; le maître se fait tromper par son meilleur ami et sa maîtresse, le Marquis des Arcis se marie avec une prostituée... Enfin, Diderot se moque du roman historique avec une fausse chronologie...

Jacques, structure du roman

Par Louis

 Le roman de Diderot n'est pas un roman comme les autres, pour une raison au moins : pour sa structure. En effet, il est difficile de définir le roman et il n'y a pas, à proprement parler, de trame principale. En fait, le roman mélange habilement quatre éléments.

D'abord, il y a le voyage, qui est le but affiché du roman, ce qu'on pourrait appeler "le thème officiel". On peut le dater à peu près en 1765 (20 ans après la bataille de Fontenoy) mais en réalité, ce thème est très vite vidé de sa substance et il ne se passe rien dans les "affaires" du maître : Diderot inverse le processus.

 En fait, dès le début du roman, on parle des amours de Jacques, et c'est cela qui va nous mener durant tout le roman. Dans ces récits, le temps est dilaté, et Jacques accélère sur certaines parties de sa vie pour en approfondir d'autres comme son éducation sexuelle. La chronologie est bouleversée, Jacques n'a aucun soucis pour la reconstituer et il mélange tous les événements, comme si Diderot s'amusait à brouiller les pistes...

Ces récits sont entrecoupés, évidemment, par de nombreuses interruptions (on en dénombre jusqu'à 180), que ce soit par Jacques (les histoirs de son capitaine, du frère Ange...), par d'autres personnages (l'aubergiste qui raconte La Pommeraye, ou l'histoire du père Hudson) ou par Diderot lui-même (le poète de Pondichéry, Gausse...)

D'ailleurs, le dernier genre de récit est composé des appartés de Diderot, quand il critique un récit, comme pour cautionner La Pommeraye, quand il donne son opinion sur les choses, comme pour Molière, quand il s'adresse au lecteur...

En tous cas, Diderot tient à casser l'illusion romanesque en désarticulant tous ses récits...

Bonnefoy : thème de l'eau

Par Louis

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L'eau, c'est d'abord l'eau du rêve, l'eau qui permet de retrouver nos premiers désirs, qui permet de retourner dans notre enfance, pour nous permettre de retracer le chemin, retrouver le bonheur...

L'eau, c'est la vie : Cérès a besoin de boire pour survivre "boire avidement au bol de l'espérance". L'eau, comme la poésie, est la seule façon d'échapper à la mort "l'eau que tu apportes [poésie] à tous ceux qui tout de même désirent boire et déçus se détournent, vers la mort."

Mais l'eau, c'est parfois la mort, avec l'image de Charon, et la barque qui se disloque dans le Leurre des Mots, et l'image de la noyade dans les Planches Courbes... L'eau, c'est la nuit, la peur, l'inconnu : "l'eau noire"...

Enfin, l'eau, c'est la mère : dans la Maison Natale, il pleut dans la maison,"l'eau qui étincelait sur les miroirs", l'image de la déesse, de la petite fille, mais quand même : l'eau rapide, où s'efface le souvenir...

Diderot libertin, apologie de l'inconstance

 Histoire de la Gaine et du Coutelet

(Apologie du libertinage) 

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"Tenez, monsieur, toutes ces grandes sentences que vous venez de débiter à propos de botte ne valent pas une vieille fable des écraignes de mon village.
- LE MAÎTRE : Et quelle est cette fable ?
- JACQUES : C'est la fable de la Gaine et du Coutelet. Un jour la Gaine et le Coutelet se prirent de querelle ; le Coutelet dit à la Gaine : "Gaine, ma mie, vous êtes une friponne, car tous les jours, vous recevez de nouveaux Coutelets... La Gaine répondit au Coutelet : Mon ami Coutelet, vous êtes un fripon, car tous les jours vous changez de Gaine... Gaine, ce n'est pas là ce que vous m'avez promis... Coutelet, vous m'avez trompée le premier..." Ce débat s'était élevé à table ; Cil, qui était assis entre la Gaine et le Coutelet, prit la parole et leur dit : "Vous, Gaine, et vous, Coutelet, vous fîtes bien de changer, puisque changement vous séduisait ; mais vous eûtes tort de vous promettre que vous ne changeriez pas. Coutelet, ne voyais-tu pas que Dieu te fit pour aller à plusieurs Gaines ; et toi, Gaine, pour recevoir plus d'un Coutelet ? Vous regardiez comme fous certains Coutelets qui faisaient voeu de se passer à forfait de Gaines, et comme folles certaines Gaines qui faisaient voeu de se fermer pour tout Coutelet ; et vous ne pensiez pas que vous étiez presque aussi fous lorsque vous juriez, toi, Gaine, de t'en tenir à un seul Coutelet ; toi, Coutelet, de t'en tenir à une seule Gaine."

Diderot : batailles d'opinion

Par Louis

Le roman de Diderot est sans cesse ponctué de débats d'idées, d'argumentation, de réfutation, de persuasion, il est rempli de batailles, de combats rhétoriques pour remporter l'opinion de l'adversaire. Diderot jour beaucoup là-dessus et il se permet de réfuter à l'avance l'opinion de son lecteur : "Vous allez dire que je m'amuse" ou bien encore pour Mme de La Pommeraye... Pour argumenter, il cite ses sources : "M. de St-Etienne" ou il appelle à une observation que chacun peut faire de lui-même... Il renverse ainsi les opinions contraires comme pour La Pommeraye où il renverse l'accusation : c'est elle, en fait, la victime, et non son mari, il montre les circonstances atténuantes, il relativise : elle ne l'a pas tué, il montre ses motifs, qui ne sont motivés ni par la bassesse ni par l'intérêt matériel...

6621a43e72b2fdadd5f2b9afb911ae57.gifDiderot persuade, par la maïeutique (cf à la fin), par une démarche déductive (avec l'exemple de la gourmette, des chaînes et des chaînons), par la méthode inductive quand il montre de nombreux prêtres en débauche, ou par une méthode analogique, alors qu'il est traité de philosophe et promis à la mort (avec le gibet), ce qui rappelle étrangement Socrate...

"LE MAÎTRE: Mais il me semble que je sens au dedans de moi-même que je suis libre, comme je sens que je pense.

JACQUES: Mon capitaine disait: "Oui, à présent que vous ne voulez
rien, mais veuillez-vous précipiter de votre cheval?"

LE MAÎTRE: Eh bien! je me précipiterai.

JACQUES: Gaiement, sans répugnance, sans effort, comme lorsqu'il vous plaît d'en descendre à la porte d'une auberge?

LE MAÎTRE: Pas tout à fait; mais qu'importe, pourvu que je me
précipite, et que je prouve que je suis libre?

JACQUES: Mon capitaine disait: "Quoi! vous ne voyez pas que sans
ma contradiction il ne vous serait jamais venu en fantaisie de vous rompre le cou? C'est donc moi qui vous prends par le pied, et qui vous jette hors de selle. Si votre chute prouve quelque chose, ce n'est donc pas que vous soyez libre, mais que vous êtes fou."
Mon capitaine disait encore que la jouissance d'une liberté qui pourrait s'exercer sans motif serait le vrai caractère d'un maniaque.

LE MAÎTRE: Cela est trop fort pour moi; mais, en dépit de ton
capitaine et de toi, je croirai que je veux quand je veux.

JACQUES: Mais si vous êtes et si vous avez toujours été le maître de vouloir, que ne voulez-vous à présent aimer une guenon; et que n'avez-vous cessé d'aimer Agathe toutes les fois que vous l'avez
voulu? Mon maître, on passe les trois quarts de sa vie à vouloir, sans faire.

LE MAÎTRE: Il est vrai."

Langue et style de Diderot

Par Louis

L'écriture de Diderot ressemble beaucoup à de l'écriture théâtrale : la conversation est omniprésente, et le roman pourrait presque se passer de tout le reste, c'est-à-dire de la narration ; dans cette conversation, la présentation-même nous fait penser à du théâtre, souvent, le présent domine, comme au théâtre... Diderot va même parfois jusqu'à mettre des didascalies ou des parenthèses pour informer sur les gestes de ses personnages, gestes qui font beaucoup penser à la pantomime...

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La langue que manie Diderot n'est pas une langue figée, rigide, elle s'adapte au personnage et respecte les différences de niveau de langue entre l'aubergiste, par exemple, et le médecins, ou les prêtres... La langue est faite expressive par un rythme rapide dans les phrases, des ellipses, des phrases nominales, des répétitions, tout est fait, en bref, pour nous faire croire à une véritable conversation. Pour ne pas casser le rythme du roman, les descriptions sont réduites au minimum.

Enfin, Diderot s'amuse à changer de registre souvent dans son roman : il passe de l'humour, comme les nombreuses interventions de l'aubergiste au milieu de l'histoire de La Pommeraye, qui créent un décalage, à l'ironie cinglante (comme contre le maître lorsque celui-ci reprend le "veni, vidi, vici", ou lorsqu'il fait une oraison funèbre complètemet ratée), au comique sexuel comme Rabelais, au comique mondain, quand il fait référence à Molière et au Médecin Malgré Lui... Diderot passe aussi parfois par le pathétique dans l'histoire de Mme des Arcis ou de Desglands... 

mercredi, 13 juin 2007

Jacques : le fatalisme

Par Louis

62816f4a9a5596c2823a214209e3734a.jpgJacques lui-même s'affirme fataliste, et il répète sans cesse que "tout est écrit sur le grand rouleau", "chaque balle a son billet", quand il tombe amoureux, ou quand il va en prison : "cela était écrit là-haut"... Ce fatalisme rend Jacques sage et il ne s'inquiète pas d'être fait cocu par Denise, à la manière d'un philosophe stoïcien, ou il se permet d'être héroïque aux  batailles avec son capitaine.

Seulement, Jacques n'est pas vraiment fataliste car il ne croit pas en Dieu et, s'il pratique le fatalisme, c'est surtout comme un remède psychologique, pour se rassurer. Par exemple, il s'énerve contre son maître dans l'auberge, ce que n'aurait pas fait un fataliste, ou alors devant le gibet, il refuse de se résigner aux signes du destins, il réfléchit à quelles causes pourraient faire qu'il soit promis au gibet (réflexion rationaliste, s'il en est)...

En fait, Jacques est déterministe : quand il est blesé au genoux, il explique que c'est cela qui l'a rendu boiteux puis amoureux, il s'amuse à reconstruire la chaîne logique des événements les faits "se tiennent ni plus ni moins que les chaînons d'une gourmette". Quand il croit qu'il va être pendu, il explique qu'il n'y a aucune raison pour qu'il le soit, ou quand il explique à son maître qu'il ne suffit pas de vouloir pour être libre et qu'il y a toujours une cause aux événements...

Un roman d'un nouveau genre

Par Louis

Ce roman n'appartient à aucun genre particulier, et Diderot le revendique tout à fait : il mêle les fables, les nouvelles, des anecdotes personnelles, des scènes de théâtre... Cette forme diverse a un sens, elle est porteuse d'un message : les Hommes sont soumis à un hasard, le Créateur est tout puissant. Cette forme en mouvement empêche le portrait et les descriptions figées : les personnages et les situations se définissent d'elles-même, par ce qu'elles font, par leurs actes eux-même et rien d'autre. 

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